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Le « supportérisme » un milieu de socialisation contradictoire. - EPS & Société

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Résonnance

Le « supportérisme » un milieu de socialisation contradictoire.

Ludovic Lestrelin - 16 novembre 2001

Ludovic Lestrelin est sociologue à l’UFRSTAPS de Caen. Voilà une vision complexe et bien plus contradictoire que le monde médiatique donne à voir de ce milieu du supportérisme tant décrié.

1. Être supporter est-ce un engagement volontaire aussi généreux que dans d’autres causes, sociales, politiques, culturelles … ou est-ce une passion inutile ? Est-ce un blason à redorer ?
Plusieurs éléments peuvent laisser penser que rejoindre un groupe de supporters est un engagement sans cause ou du moins sans cause véritable et en ce sens inutile. D’abord, les matchs de football sont des rassemblements collectifs de masse dans lesquels, a priori, ne règnent que l’émotion et la passion, fondements des jugements défavorables. D’une part, les hommes pris dans la foule perdraient leur âme. D’autre part, le passionné serait comme dépossédé de lui-même, il est la figure contemporaine de l’aliénation. Ensuite, le supportérisme est une forme de mobilisation qui s’opère dans le monde du loisir, donc les motifs apparaissent futiles. Quelle serait la cause ? L’équipe ? Ce n’est pas sérieux… C’est d’autant plus vrai que le football, comme le sport en général, est pensé comme un univers apolitique. Les supporters eux-mêmes portent d’ailleurs très majoritairement un discours apolitique dans le sens où ils déclarent que le supportérisme est une fin en soi. L’idée que le football et le supportérisme détourneraient de l’essentiel, des vrais problèmes et des vraies causes n’est dès lors plus très loin.
Il y a de la passion et des émotions dans les stades de football, c’est une évidence. Mais il y a aussi de la distance au rôle et de la raison. Les supporters organisés ne sont pas dupes, ni d’eux-mêmes ni des autres : ils sont par exemple parfaitement conscients de la place qu’ils occupent dans le stade qui n’est pas la même que celle des spectateurs placés en tribune présidentielle. J’ajoute que ce n’est pas parce qu’on s’est bien « marrés » le samedi soir au stade qu’on en oublie la réalité du quotidien. Surtout, le supportérisme a des dimensions politiques plurielles. Pour le comprendre, encore faut-il dépasser la lecture basique et pauvre qui consiste systématiquement à chercher à positionner les groupes sur un axe droite-gauche et à voir dans quelle mesure ils sont infiltrés par des partis politiques extrémistes. De telles passerelles entre les tribunes et des groupuscules politiques radicaux peuvent exister, mais cela reste très marginal. Surtout, ce réflexe trahit une vision très restreinte de la politique. Le supportérisme est politique pour d’autres raisons. Parce que les supporters s’organisent selon des principes qui ne sont pas sans rappeler l’univers militant. Ils fondent des associations très structurées, dotées d’un local, encaissant des adhésions, proposant une division des tâches poussée et distinguant des échelles de participation variées, du sympathisant au membre le plus investi. Parce que le supportérisme ne renvoie pas qu’à du ludique et du délassement. Il y a une dimension sociale : on créé du lien, le groupe est un espace de solidarité et d’entraide. On y expérimente l’action collective, on y partage des expériences et on construit une vision du monde et un discours critique. L’activité critique des supporters porte sur la marchandisation du football, l’emprise des télévisions, la hausse du prix des places. Occuper les tribunes, valoriser une manière de vivre le match festive, démonstrative et participative est aussi une forme de résistance face au football marchandisé qui transforme le spectateur en client. On pourra rétorquer que voilà des motifs bien triviaux. On est bien loin des grandes causes ! Bon nombre de mouvements militants portent pourtant tout autant sur des intérêts particuliers et corporatistes. Cela n’exclut pas la montée en généralité. Les supporters sont capables de dépasser les revendications des tribunes. Ils portent aussi un discours construit sur la défense des libertés individuelles, la lutte contre les formes de contrôle et l’aseptisation des stades, l’usage de la vidéosurveillance, etc. Pour toutes ces raisons, le supportérisme est aujourd’hui un espace de socialisation politique pour de nombreux jeunes hommes en Europe.

2. Les supporters ont-ils une aussi mauvaise image publique que les incidents réguliers laissent penser ? Représentent-ils une source inépuisable d’animosité ?
Oui, les supporters ont une image publique très négative. Ils font l’objet d’un traitement médiatique sensationnaliste via le traitement des faits divers. Et ils sont aujourd’hui catégorisés comme population à risque par les pouvoirs publics. Cela explique la difficulté à constituer un mouvement crédible aux yeux du grand public, des médias et des responsables politiques. Toutefois, les supporters portent une responsabilité sur cet état de fait, du moins en France. Leur positionnement à l’égard de la violence n’est pas toujours clair. Celle-ci peut être légitimée, de même qu’elle peut l’être dans certains milieux militants d’ailleurs. De plus, ils n’ont pas su s’engager dans un travail de représentation à l’échelle nationale pour pouvoir faire évoluer le rapport de force avec les autorités, faire valoir des revendications voire des droits, mais aussi pour agir sur leur image et conquérir des soutiens.

3. Les supporters ont-ils d’autres intérêts que footballistiques ?
Oui, au fur et à mesure de l’engagement dans le supportérisme, dans un groupe structuré et organisé, le football devient une toile de fond, un prétexte. Un prétexte important certes car il reste la raison d’être et d’agir des individus. Mais les supporters sont dès lors attachés à autre chose qu’à leur club et qu’à des résultats sportifs. Ils ont des amis, une vie sociale. Ils sont aussi attachés à un mode de vie. Ils développent des activités qui dépassent très largement le cadre du football et le temps du match. Il existe une riche vie associative qui tourne autour du local, sorte de maison des supporters qui fonctionne au quotidien : organisation de soirées, de concerts, de tournois de jeux vidéos ou de baby-foot, de lotos, etc. Mais il y a aussi bien souvent la participation à la vie d’un quartier, la mobilisation pour des œuvres caritatives, l’engagement dans des causes générales telles que l’antiracisme.

4. Sur leur place dans la gestion du football. Sont-ils à écarter (PSG) ou sont-ils à intégrer dans une nouvelle vision de la gestion des clubs ?
En France, le PSG est l’arbre qui cache la forêt. Il obtient des résultats sportifs probants sur la scène européenne et dispose de moyens financiers considérables. Si l’on écarte le cas très particulier du PSG (et de l’AS Monaco), le football français traverse une crise profonde qui n’est pas seulement sportive et économique. C’est avant tout une crise de sens. Les clubs se coupent de leurs racines, s’engouffrent dans un modèle commercial et envisagent leur public comme une clientèle à qui il faudrait apporter de multiples services et une expérience de divertissement. Un stade de football n’est pourtant pas un parc d’attraction et les clubs ne sont pas que des entreprises de spectacle. Les supporters sont porteurs d’une vision patrimoniale, sociale et culturelle de leur club. Elle trouve depuis peu une traduction économique à travers la montée en puissance de l’actionnariat populaire. Fondé en 2000 en Angleterre, aujourd’hui étendu à toute l’Europe et bénéficiant du soutien de la Commission européenne, Supporters Direct est une association qui œuvre pour réformer la gouvernance du football en encourageant la prise de participation des supporters dans le capital des clubs. Elle soutient en France, entre autres exemples, les projets autour du FC Nantes et du FC Rouen portés par le collectif À la Nantaise et la Fédération des Culs Rouges. On vante aujourd’hui volontiers la force sportive et économique du football allemand. On oublie de préciser que les Allemands n’ont pas perdu de vue que le club de football est un bien commun à travers la règle du 50+1. Les clubs sont contrôlés par des associations sportives à but non lucratif à hauteur de 50% plus 1 vote minimum. L’actionnariat populaire est aussi une manière de retisser du lien entre le club, sa communauté et son territoire. Il reste encore du chemin à parcourir en France pour reconnaître que les supporters sont aussi des acteurs citoyens qui ont un rôle à jouer dans la gouvernance du football.

Article publié dans Contrepied n°9 - mai 2014 - Football

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