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Égalité : le dessous des mots ? - EPS & Société

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Le dessous des mots

Égalité : le dessous des mots ?

Jean Lafontan - septembre 2013

Sous la pression de la croissance spectaculaire des inégalités, l’égalité, comme visée, reprend de sa puissance mobilisatrice. Cela concerne les hommes comme les femmes, mais force est de constater qu’elles sont les plus durement touchées, dans tous les secteurs de la vie sociale.

Immédiatement des questions se posent : tous les individus quel que soit leur sexe doivent-ils être égaux en tout pour que la société soit juste ? L’idée même d’égalité est-elle unanimement acceptée ? Une transformation radicale de l’état actuel est-elle envisageable, n’est-ce pas une utopie ?

L’égalité, comme principe, bouscule deux conceptions du monde :

D’une part celles et ceux qui pensent que les inégalités sont indépassables, soit parce qu’elles sont naturelles ou fruits de traditions et coutumes à préserver (« la différence entre hommes et femmes est à respecter »), soit qu’elles sont inévitables (« il y aura toujours des riches et des pauvres ! »), ou encore qu’il revient à chacun-e de s’en sortir (« il faut le mériter ! »), comme s’il était évident que les pauvres avaient choisi de l’être !

D’autre part, celles et ceux qui pensent que les inégalités sont d’origine sociale. Les abolir passe donc par une lutte sociale.

Les questions éducatives s’inscrivent pleinement dans cette alternative. Certain-e-s pensent réduire les inégalités par la mise en place de l’égalité des chances. Or, laisser à la chance le soin de régler cette question conduit le sort à décider de la distribution des places ! Pour d’autres, selon le présupposé du mérite et de l’émulation qui en découle, les différences seraient créatrices de dynamisme. La lutte contre les inégalités n’aurait alors plus de sens puisque les situations acquises le sont conformément à la diversité des aspirations et des identités.

Contradictoirement, quels arguments opposer à l’égalitarisme (mot très à la mode) compris dans le sens où tout appartient à chacun-e ? égalitarisme conduisant à l’uniformisation, triste horizon. Doit-on concevoir un droit à la différence dans l’égalité ?

Jacques Rancière [1] nous aide à formuler le problème autrement : il pose l’égalité comme préalable.
Il établit une homologie entre le modèle pédagogique et le modèle social. « Si l’on pense que l’égalité adviendra comme le résultat des efforts pour réduire les inégalités, les “réducteurs” d’inégalité maintiendront toujours leur privilège sous couvert de le supprimer. Il faut partir de l’égalité de fait (…). Dans l’intrication des deux relations – égalitaire et inégalitaire – la question est de savoir lequel sert de principe : le rapport de l’ignorant au savant ou celui de deux intelligences qui veulent se comprendre. Si c’est le rapport inégalitaire qui commande au rapport égalitaire, il se reproduira éternellement. L’émancipation implique, elle, de partir de l’idée de la capacité de n’importe qui. »

Cette perspective est à l’opposé d’une uniformisation des individus. Si chaque être humain a la possibilité de développer ses potentialités au maximum dans un contexte d’égalité, il y a au contraire plus de diversité, plus de richesse. Si l’essentiel est alors le commun créé, l’égalité en est sa matrice.

L’égalité est donc le point de départ et il s’agit d’avoir une pratique qui lui corresponde. Se fixer l’objectif d’atteindre vraiment la réussite de toutes et tous (100 % de réussite à l’école) nécessite alors de repenser totalement les façons d’agir. Cela impose une réponse à la question : sur quoi porte l’égalité recherchée ? L’égalité en quoi ?

En rester à l’explication des inégalités par l’idéologie des dons (élèves doués) ou par le handicap socioculturel nous éloigne de la visée égalitaire. Tenter de réduire les inégalités « implique un processus d’éternisation de l’inégalité » renchérit Rancière. Car, grâce au fractionnement de cette idée en mérite, gouvernance, diversité, sous une dépolitisation rondement menée par une élite technocratique, on cherche à effacer le monde comme rapport social, comme rapport de lutte, et on invite les « lutteurs » à n’occuper que les espaces et droits sociaux que les couches dominantes acceptent de céder.
Il y a à construire de nouveaux espaces qui repoussent l’avancée libérale et fassent de l’égalité juridique une égalité réelle, c’est-à-dire dans les faits.

L’Égalité est indissolublement liée aux luttes émancipatrices.

Cet article est paru dans Contrepied - Égalité - Hors-Série n°7 - Septembre 2013


NOTES

[1Jacques Rancière, Le maître ignorant. Cinq leçons sur l’émancipation
intellectuelle, Fayard, 1987

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