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Des classes mixtes à l’égalité, encore un long chemin à parcourir - EPS & Société

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Des classes mixtes à l’égalité, encore un long chemin à parcourir

Claire Pontais, avec la collaboration du bureau - 26 novembre 2018

Se préoccuper de la réussite des filles n’est pas une problématique nouvelle pour l’EPS. Il y a déjà 40 ans, Annick Davisse a alerté la profession sur les enjeux de mixité et de culture commune, puis quelques années plus tard, sur le fait que la mixité ne suffit pas à assurer l’égalité entre filles et garçons.

Depuis une dizaine d’années, l’Inspection Générale EPS insiste fortement sur l’insuffisante réussite des filles et les inégalités statistiques de résultat au Bac. Dans le même temps, dans de nombreux domaines, des recherches sur « le genre » se développent. Alors pourquoi faire un Contre Pied sur l’égalité ?

Les filles « public-cible » ?

D’abord, parce qu’au-delà d’incontestables acquis historiques (contraception, IVG), cette question, qui reste indissociable de l’émancipation de tous et toutes, n’est pas réglée. La société demeure, dans ce domaine comme dans bien d’autres, fondamentalement inégalitaire. Le sport n’y échappe pas, l’école non plus – et c’est un paradoxe – malgré la plus grande réussite scolaire des filles. Le ministère de l’éducation Nationale a déclaré « 2013 l’année de l’égalité filles - garçons » pour sensibiliser les personnels du système éducatif à ce sujet. Mais aussi parce que les solutions avancées jusqu’à présent dans notre domaine, engendrent le doute. En effet, que ce soit dans le sport ou à l’UNSS, les filles sont devenues des « publics-cibles », quasiment des populations à risque ! Il leur est proposé des pratiques dites féminines qui les éloignent davantage de la compétition, l’épreuve, la performance, apanage proclamé du sexe masculin, et visent à les inscrire dans une conception étriquée de la santé, d’ordre esthético-hygiéniste (c’est une constante au cours de l’Histoire nous dit Catherine Louveau dans ce numéro). En EPS, institutionnellement, tout est passé au filtre des filles comme catégorie homogène, surdéterminée comme par essence : les notes au Bac, les programmations, la CP5 et l’équilibre des « compétences propres »

Cette logique s’inscrit-elle dans un processus plus égalitaire ?

C’est l’objectif affiché, mais rien n’est moins sûr !
Au nom d’une troublante notion d’équité, des révisions administratives et compassionnelles de notes au Bac, sans prise avec le réel des apprentissages, sont opérées.

L’injonction pour les filles à pratiquer des activités dites féminines, voire neutres (catégories qui résistent mal à l’analyse anthropotechnique) aboutit en fait au renforcement des stéréotypes et préjugés sur les filles.
Plus, elle assigne les filles à résidence, les emprisonne dans leurs goûts et les conduit à intérioriser, voire à revendiquer (c’est ça l’aliénation !) leur différence comme un obstacle naturel et normal à la conquête d’un autre monde.

On assiste en fait à une naturalisation des différences devenues paradoxalement un quasi droit à l’inégalité.

On assiste en fait à une naturalisation des différences devenues paradoxalement un quasi droit à l’inégalité. En fait, les filles sont le prétexte à une nouvelle critique radicale du sport, notamment des sports collectifs, considérés comme figés par de traditionnelles représentations guerrières et masculines, dans lesquelles les filles n’auraient aucune perspective de réussite. Les filles des milieux populaires subissent la double peine puisqu’ici comme ailleurs, les inégalités de sexe se doublent d’inégalités sociales (les femmes des milieux populaires pratiquent statistiquement beaucoup moins et pas les mêmes activités que celles des milieux favorisés). Dans le même temps, les valeurs traditionnelles de virilité se maintiennent davantage dans certains milieux tandis que l’affirmation d’une nouvelle identité masculine se développe dans d’autres.

Dans cette approche, les garçons ne pourraient être que bons en sport. Les plus faibles sont souvent oubliés et subissent des insultes homophobes ou sexistes, révélatrices du fait que le féminin ne vaut toujours pas le masculin. Sont également oubliés les garçons en échec scolaire global, majoritairement issus des milieux défavorisés, qui tentent de s’affirmer en EPS sans toujours se confronter aux exigences des apprentissages. Oubliées encore les filles sportives qui pourtant défient les statistiques et ouvrent des possibles pour toutes les autres.

Refus de naturaliser les différences

Contre Pied se situe aux antipodes d’une approche qui naturalise les différences. Sans nier des différences biologiques entre femme et homme, même si la réalité est plus complexe que l’on croit  [1] comme nous le rappelle Anaïs Bohuon. C’est la société qui construit des rapports sociaux de sexe, des comportements, des attitudes, des goûts, qui se traduisent de fait par des interdictions implicites ou explicites d’accès à la culture, à des pouvoirs d’agir, donc par des inégalités… au détriment des femmes. Si certaines sont visibles (Muriel Salle en fait l’inventaire), d’autres sont insidieuses et se véhiculent inconsciemment sous forme d’attentes différenciées, de préjugés et stéréotypes. Pourtant, la vie quotidienne révèle, au contraire de ces clichés tenaces, l’extraordinaire potentiel des femmes dans tous les domaines de la vie sociale qu’elles peuvent ou choisissent d’investir, et ce depuis fort longtemps.

Dans le sport, beaucoup pensent encore que si les filles sont moins sportives que les garçons, c’est qu’elles manquent d’aptitudes, de goût pour la compétition, bien que des millions de sportives prouvent tous les jours le contraire ! S’il est vrai que les activités sportives ont été inventées pour et par les hommes (quelles inventions humaines échappent à cette réalité historique ?), rien ne justifie que la recherche d’émotions liée au dépassement de soi, soit réservée qu’aux hommes, qui ne forment pas eux-mêmes une catégorie homogène. Viendrait-il à l’esprit aujourd’hui d’exclure des pratiques les fils d’ouvriers ou les noirs comme cela se pratiquait à la fin du xixe siècle ? Le fait que les filles ont socialement moins de choix d’APSA relève du même phénomène que l’accès aux métiers : les hommes professent dans 300 métiers, les femmes n’en exercent que 30 ! Dans tous les domaines, en sport comme ailleurs, l’histoire des femmes est une histoire de luttes pour l’égalité. Rien ne leur a été accordé d’emblée. Il leur a fallu conquérir, avec les hommes, parfois contre eux, de nouveaux droits. Les sportives ont lutté et luttent encore contre les nombreuses discriminations fondées sur l’édification et la stigmatisation de leurs différences. Il y a de la résistance au changement, de la part d’hommes mais aussi de femmes qui inconsciemment ou pas s’autocensurent et limitent leur liberté de pratiquer, portent et diffusent des stéréotypes.
La conquête du sport par les femmes, qui s’accompagne nécessairement de l’enrichissement du sport lui-même, n’est pas terminée. Si l’on en croit Françoise Héritier, anthropologue, le processus sera long et les résistances durables. Elle l’explique ainsi : « le modèle universel de la domination masculine s’est fondé sur une interprétation erronée. La réalité n’est pas que les hommes mettent la semence dans le corps des femmes (…), mais qu’il y a une responsabilité partagée. Cette connaissance scientifique est récente, elle date du xixe siècle. La marche vers l’égalité est une évolution normale des sociétés [qui] prendra des millénaires  [2] ». Nous souhaitons, à notre échelle, prendre notre part au prolongement de cette quête et si possible permettre une accélération du processus !

égalité filles-garçons et émancipation

Pour nous, l’enjeu d’égalité est synonyme d’enjeu d’émancipation pour tous et toutes, de mixité réelle. Viser l’émancipation, c’est tout mettre en œuvre pour doter tous les élèves, filles et garçons, de pouvoirs d’agir individuels et collectifs. Une fille compétente est plus émancipée qu’une fille incompétente ou résignée. De même pour un garçon. Un garçon capable de maîtriser les risques qu’il prend, de dire ses difficultés, d’aimer la danse ou d’accepter de perdre est plus libre que celui qui le refuse. De même pour une fille. En ce sens, la capacité à acquérir des pouvoirs est une arme pour toutes les personnes qui sont censées ne jamais pouvoir y accéder. Mais on peut être performant-e et rester dépendant-e de stéréotypes sexués. Construire l’égalité suppose de s’émanciper des rôles conventionnellement assignés aux hommes et aux femmes.
Il faut donc construire des cadres de pensée et d’action qui permettent aux élèves d’apprendre ensemble (pas seulement côte à côte) et d’acquérir une réelle culture commune, que chacun-e vivra comme il-elle l’entend, et qui permettra de peser ensemble sur l’évolution du monde, vers plus d’égalité, de liberté et de solidarité. En ce sens, la lutte pour l’égalité entre les femmes et les hommes ne peut être séparée des luttes sociales pour l’émancipation de toutes et tous. Elle en est même constitutive. Les hommes ne pourront se proclamer libres tant que les femmes ne seront pas socialement, politiquement, pratiquement, en tous moments et en tous lieux, égales  [3].

Le genre ou le rapport hiérarchique des sexes

Ce numéro de Contre Pied n’a ni l’intention de donner des leçons, ni la prétention de produire des solutions immédiates à un problème qui perdure. Les pratiques professionnelles doivent intégrer dans leurs dispositifs didactiques et pédagogiques les représentations qu’ont les élèves du savoir en jeu, et agir, soit pour les conforter, soit pour les transformer. Avec modestie nous proposons quelques outils susceptibles de questionner nos modes de pensées et nos représentations.

Parmi ces outils, le concept de « genre » représente aujourd’hui un champ de recherches important, et est confronté à une forte médiatisation, voire contesté  [4].
L’usage courant du terme le limite aux études concernant la sexualité et la construction des corps sexués. Or, le genre n’est pas, loin s’en faut, l’expression d’une orientation sexuelle, comme l’opinion – surtout celle qui refuse l’évolution des normes en vigueur – tend à le penser. Pour les sociologues (Martine Court, Catherine Louveau) et les historiens-nes (Cécile Ottogalli, Muriel Salle, Loïc Szerdahelyi) qui contribuent à ce numéro, les études sur le genre aident à mettre à jour les relations de pouvoir entre hommes et femmes, questionnent les mécanismes de construction des différences entre sexes, des normes et des hiérarchies. En ce sens le genre est dans le prolongement du concept marxiste de « rapports sociaux de sexe ».
Pour Cendrine Marro, psychologue, « le genre est un système hiérarchisant de normes de sexe qui vise à légitimer les inégalités en les naturalisant. Ce système situe les individus dans la société en leur assignant une place différente et surtout hiérarchique en fonction du sexe d’état civil attribué à la naissance. Le sexe masculin bénéficiant d’une plus-value dans les lieux de pouvoir, à forte reconnaissance sociale. Ce système légitime les inégalités en les habillant de l’idéologie de la différence ». Pour elle, mettre en avant les différences entre filles et garçons active immédiatement les stéréotypes masculins et féminins et risque de figer ces différences de façon hiérarchisée. C’est d’autant plus vrai que fonctionne encore fortement le mythe de la complémentarité des sexes (voir l’article de Réjane Sénac). Cette menace nous guette toutes et tous, dans tous les recoins du quotidien, d’où l’intérêt d’être formé-e-s pour devenir de plus en plus indépendant-e-s à l’égard des stéréotypes sexués.

EPS, culture commune et lutte contre les stéréotypes

Ces éclairages théoriques sont complétés par des comptes rendus de pratiques qui tentent d’échapper aux pièges du naturalisme lié au sexe biologique, et à ceux du différencialisme qui véhiculent l’idée d’APSA masculines ou féminines, de filles qui n’aimeraient pas la compétition ou la performance, d’une équité renonçant à l’égalité. Combattre le sexisme au quotidien, éviter que l’EPS ne fabrique des inégalités nécessite d’interroger les APSA dans ce qu’elles ont de plus fondamental, leurs dimensions contradictoires qui en font leur richesse (tension entre prise de risque/maîtrise en gymnastique, tension entre continuité/rupture en badminton, tension entre effort physique et repérage en course d’orientation, tension coopération/opposition…). Offrir une palette large d’APSA, programmer la danse ne sont pas suffisants pour lutter contre le sexisme. Les contenus, les modalités de pratique, les formes de groupement, les évaluations peuvent renforcer les stéréotypes. Viser une culture commune, c’est permettre aux élèves de vivre la complexité des APSA en leur enseignant que le féminin et le masculin d’aujourd’hui ne sont ni ceux d’hier ni de demain. C’est aussi travailler sur les modèles que l’on donne à voir, sur le langage et les mots utilisés ou tolérés, sur les attentes projetées sur les élèves, sur la façon dont nous gérons les propos sexistes et homophobes qui sont les deux revers de la même médaille, sur le repérage de ce qui se joue entre les élèves pour être reconnu comme femme ou comme homme (en pleine adolescence et construction de leur identité, c’est un paramètre déterminant).

Nos sommes persuadés que ce ne sera pas simple ! Il y a un besoin énorme de formation pour répondre à toutes ces interrogations à tous les niveaux et ce, dès l’école maternelle. Nous vous invitons à vous emparer de ce Contre Pied, à en faire un outil collectif, un levier efficace pour aiguiser notre vigilance.

Cet article est paru dans Contrepied - Égalité - Hors-Série n°7 - Septembre 2013


NOTES

[1Avec des variétés chromosomiques XX, XY, XXY, XXX, XYY ; avec des femmes ne pouvant allaiter ou enfanter, et avec près de 10% des personnes se positionnant lesbienne, gay, bisexuel ou transsexuel).

[2Françoise Héritier, « L’injustice et la violence envers les femmes est universelle », Politis, avril 2013.

[3Le féminisme pour changer la société, Attac/fondation Copernic, coord. Christiane Marty, Editions Sylepse.

[4Appel de Riot-Sarcey, Pour en finir avec les fantasmes en tous genres, juin 2013.

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Sport et cohésion sociale

Yvon Léziart - septembre 2012

Cohésion, inclusion, intégration… les mots et les politiques qui se cachent derrière eux se valent-ils ? Quand on sait que le terme cohésion signifie « unité et harmonie » on se prend à douter que rapportée au social, il ait socialement un sens… Le social étant par excellence le champ de la diversité, des contradictions, des tensions, sociales, justement. Qu’est-ce donc que la cohésion sociale par le sport ? Au-delà de cette question difficile mais déterminante, un constat s’impose : les structures traditionnelles du sport peinent à rassembler les populations. Et ce n’est pas pour autant que les nouveaux modes d’organisation des sports répondent aux attentes nouvelles des pratiquants et encore moins aux besoins de ceux qui n’accèdent pas au « sport ».
Jean-Philippe Acensi (agence éducation par le sport), William Gasparini (Staps Strasbourg), Thierry Long (Staps Nice) ont donc débattu du sport et du social lors d’une table ronde. Yvon Léziart en rend compte ici.

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